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24/11/2005

Maintenir...Paroles d'Acteurs

 

 

 

Un groupe de responsables de terrain, implanté dans des quartiers dits sensibles, directeurs et présidents de Centres Sociaux et Socioculturels réagissent par rapport aux situations actuelles des quartiers en feux. Les appels multiples des bénévoles et professionnelles impliqués au quotidien depuis prés de 20 ans ont trop souvent trouvé en face d’eux un autisme généralisé. La situation d’aujourd’hui a des fondements structurels et nécessitera une politique d’investissement sur le plan des méthodes et des coûts, à court, moyen et long terme sans aucune mesure par rapport à ce quis’est fait jusqu'à ce jour.

Des quartiers qui flambent : BIS REPETITA…

 C’est quoi un quartier qui flambe ? C’est des voitures brûlées, le plus souvent celles des voisins, celles finalement des gens qui sont les plus proches. C’est des Centres Sociaux qui s’embrasent : ceux où des parents suivent des séances d’alphabétisation, ceux où des petits frères et soeurs tentent de prendre l’ascenseur social grâce à l’accompagnement scolaire, ceux où l’on se retrouve pour fuir l’exiguïté des appartements. C’est l’agression de n’importe qui : peutêtre le père du copain, les amis des amis de la famille, …. C’est du bruit et de la fureur, de la lumière sur les acteurs, la mise en scène d’un véritable « réality show », mieux qu’à la télé ! Avec l’adrénaline qui monte, un petit effort et immédiatement un grand spectacle, dont on fait enfin parti avec une efficacité redoutable et reconnue : un cocktail Molotov destiné au 20h. C’est un jeu vidéo où son propre quartier devient virtuel. Ce sont toutes les pulsions fusionnées vers un seul objet : le déni fantasmé de ses échecs et d’un quotidien dénoué de sens qui vire à l’absurdité existentielle. Pour le commun des mortels, il y a incohérence totale. Comment expliquer rationnellement qu’on puisse brûler la voiture du voisin? Comment expliquer la tentative d’incendie du CSC, souvent la seule infrastructure sur le quartier au service des familles qui tentent d’échapper aux déterminismes sociaux, de construire des alternatives à leur précarité ?

Une expertise de terrain Nous ne prétendons pas détenir à l'heure actuelle des réponses précises et exhaustives à ces interrogations légitimes. Cependant, en tant qu’acteurs de terrain, et en nous appuyant sur notre expérience, nous demandons que toute politique de résolution s'appuie sur les acteurs du quotidien en développant une démarche de diagnostic partagé permettant de fonder dans une deuxième phase, les éléments d'une politique de résolution. Il s'agit d'un travail qui nécessite du "temps" et qui s'oppose à toute solutions immédiate issue de l'urgence, qui ne pourrait qu'agir sur les symptômes et non sur les causes profondes qui restent structurelles. C’est la prise en compte de ce « temps » indispensable au diagnostic partagé et ses prolongements qui font que des éléments de solutions réalistes pourront être mis sur pied.

Le présent comme seul héritage... Les habitants et notamment les jeunes sont actuellement laminés entre un passé sans relief et un avenir sans espoir. L'immédiat du présent devient ainsi la seule raison d'être. Notons aussi que, cette prééminence du présent a toujours été le propre de l’adolescence, ce qui pour les jeunes mineurs est un facteur qui ne fait que renforcer ce besoin d’immédiateté. Cet état de fait ramène les comportements tant individuels que collectifs à des réflexes pulsionnels où la notion de maîtrise n’existe pas, où l’appel au calme est entendu comme un contrôle social ringardisé. Ces non - acteurs (si ce n’est que de leur vie) sont en incapacité de se projeter dans l’avenir, leur avenir c’est le tout de suite et maintenant, c’est le non - projet, le projet d’un soir. Ainsi, pas de passé, pas d’avenir, le présent comme seul héritage. Trop de jeunes n’ont aujourd’hui aucun espoir d’améliorer leur situation. Hélas de simples mots sont devenus des « mots clefs » qui ferment irrémédiablement les portes de l’avenir. 13/11/2005 « Ton nom ! » « Ton adresse » « Ton look » « Ta couleur de peau » « Ton vocabulaire » Bref, l’éventail des représentations, des désignations, des assignations qui alimentent les discriminations quotidiennes quelles soient en direction des jeunes en question ou de leur territoire/quartier d’appartenance. C’est aussi à notre sens la clef d’une partie de l’explication et donc également d’une possible reconstruction. Les conséquences de ce positionnement d’existences soumises à l’instantanéité doivent être exhaustivement appréhendées. Sans passé, la réitération n’a pas de sens, l’expérience de vie n’a pas de sens. Sans avenir, il ne reste plus que le présent comme seul horizon, alors tout est permis d’autant que la sanction appartient à un avenir qui n’existe pas. Une réaction adulte et responsable face à ce nihilisme juvénile, doit pouvoir s’inscrire en contre-feux (au sens propre et figuré) de cette instantanéité dévastatrice. Il est vrai que, par ailleurs, notre société consumériste se fonde sur cette immédiateté : avoir tout tout de suite, vous payerez plus tard dit la pub et sans frais, on «flambe» jusqu’au surendettement. Une réponse immédiate, surtout si elle se veut politique, qui ne prendrait pas en considération l'histoire récente de ces quartiers et le diagnostic, voir l’expertise sociale des structures de proximités tels que les CSC (témoins privilégiés de cette histoire) ne saurait être appropriée. Pourtant, les mesures récentes sont diluées dans « l’instantanéité » de l’événement, prises au piège d’une « réponse adaptée à la situation » à laquelle, bien entendu, les travailleurs sociaux, les acteurs de l’éducation populaire ne sont pas associés.

Ce qu’il est impératif de ne pas faire : Mettre de l’huile sur le feu, ce qui semble relever du simple bon sens mais quelle signification donne – t’on à cette expression ? Elle semble claire pour nous qui vivons et travaillons dans les quartiers au regard de la rhétorique guerrières entendues sur nos petits écrans. Pour exemple, dans le cas « du couvre-feu » : Si les CRS trouvent 50 gamins de 12 à 16 ans errant vers 22h le soir, comment appliqueront-ils la loi ? En organisant des garderies ? Beaucoup de ces gamins n’auront pas de papier d’identités : faire du porte à porte pour repérer les parents ne fait pas parti de l’entraînement et de la formation initiale du CRS. On peut supputer que l’ombre de la bavure à minima plane vis à vis de mineurs avec le risque « immédiat » d’un nouvel embrasement. Que l’on soit d’accord ou pas avec cette disposition, il ne pourrait être efficient qu’à 2 conditions simultanées : 1- disposer des moyens pour le faire respecter (par rapport à des bandes d’enfants/adolescents, il s’agira d’être particulièrement prudent et vigilant). Autrement, il s’avèrera totalement contre-productif et décrédibilisant pour la république et l’état de droit. 2- Etre vécu par les habitants qui le subissent comme une mesure d’apaisement et non comme une mesure de coercition. L’ethnicisation de la régulation et des rapports sociaux S’appuyer sur des acteurs de médiation trouvant leur légitimité dans des instances communautaires corrobore que le modèle républicain est définitivement anachronique dans ces territoires, soustraitant ainsi le contrôle social à des structures dont ce n’est pas la mission première (sans compter qu’elles risquent également d’être dépassées par les évènements). L’appel aux « grands frères » n’est plus d’actualité. De même la « Fatwa » promulguée par l’UOIF (promulguant que la participation à ces violences est « pêché »), même si elle part d’une bonne intention, participe et alimente l’ethnicisation d’une problématique sociale qui n’est pas seulement celle « des banlieues » mais bel et bien de l’ensemble de la société française. C’est bien le devenir de cette dernière qui est au centre du débat. La délégation faite du contrôle et de la régulation sociale à des associations communautaires est une de ces réponses « immédiates ». Rappelons que ce n’est pas aux communautés, quelles qu’elles soient d’assurer en tant que telle ces fonctions : c’est aux décideurs et aux opérateurs de la république de s’en occuper. Les conséquences de ce choix restent aujourd’hui imprévisibles aussi bien pour les associations concernées que pour la cohésion sociale de l’entité urbaine. Cette assignation ethnique ne peut qu’entamer durablement la pertinence des interventions de l’Etat, des Collectivités Locales, des associations de quartier (les CSC, les clubs de prévention, les associations sportives, les associations issues de l’immigration, …). Les communautés sont composées de citoyens qui, comme tout citoyen, sont amenés à participer au rappel des droits et de devoirs de tout un chacun.

Ce qu’il est impératif de faire : La première donne est indubitablement d’assurer la sécurité des biens et des personnes. En effet, le corps social est malade, il faut donc au moins en apaiser l’environnement. On ne peut travailler à la reconstruction/rénovation que dans les conditions de l’apaisement. N’oublions pas que les premières victimes sont les habitants de ces quartiers, leurs enfants, parmi eux « les incendiaires » eux – mêmes pris dans l’engrenage de l’auto – destruction (en danger pour les autres et pour eux – mêmes pour rependre une formule psychiatrique). Deuxième élément, il s’agit de rappeler et de veiller à ce que les principes inscrits au fronton de notre république puissent effectivement inspirer cette reconstruction, du maintien de l’ordre à l’établissement de nouveaux dispositifs. Troisième préalable, il est essentiel de considérer que la maintenance dans le temps de la qualité d’un tissu social, a un coût incompressible. Que dirait-on si la SNCF n’assurait pas la maintenance de ses TGV et malgré cela véhiculerait des voyageurs ? Le coût social des violences urbaines dépasse de loin les investissements nécessaires au redéploiement du service public dans les Zones Urbaines Sensibles (751 à l’échelle nationale). L’ensemble doit pouvoir s’articuler dans le cadre d’un plan de reconstruction, de rénovation et de maintenance du tissu social avec des méthodes et des moyens adaptées à la hauteur des enjeux qui dépassent la génération actuelle, et surtout inaliénables aux échéances électorales.

Eléments de solution :

A très court terme : Maintien de la sécurité, de la protection des biens et des personnes dans le respect des droits et des devoirs de chacun

A court terme : Les objectifs sont de créer immédiatement des conditions favorables à l’insertion sociale et professionnelles des nouvelles générations (futurs adultes): - Investissements et relégitimation des « maintenanciers » (animateur et éducateur de rue, aide aux familles etc ) au niveau des structures et réseaux ayant de réels impacts et expériences en direction du tissu social - Ainsi, les CSC (2000 en France) doivent pouvoir bénéficier de moyens conséquents et budgétés dans la durée. Les conventions pluriannuelles avec la Caisse d’Allocations Familiales, les collectivités locales, les services et établissements de l’Etat doivent se généraliser (simplification administrative dans l’attribution et le calendrier des subventions)

 -Dans les quartiers sensibles (ou en voie de le devenir), un ratio de 1 animateur et un éducateur par tranche de l’ordre de 1000 habitants devrait être la règle. - Actions et projets d’envergure avec des moyens adaptés : en direction des publics adolescents et préadolescents, travail spécifique auprès des jeunes adultes (particulièrement ceux en errance, véritables SDF dans leur propre quartier) - Soutien aux familles avec un soutien durable à la Parentalité (celui- ci doit être entrevue comme un vecteur d’insertion pour l’ensemble de la fratrie au-delà d’une simple et improbable « école des parents »). - Développer des stratégies pédagogiques permettant la réappropriation d’une capacité de projection dans l’avenir. - Canaliser au travers d’activités, qui suscitent l’adhésion, l’énergie disponible de ces jeunes adolescents et de leur famille en partenariat avec le monde économique local, les organismes dédiés à l’ emploi et/ou la Formation, …. - Dans les écoles : Renforcer les ZEP avec des personnels complémentaires et qualifiés avec un ratio d’1 enseignant pour 20 élèves. Reconsidérer la carte scolaire afin qu'elle devienne un outil de mixité sociale au sein de l'école. Implication des actions scolaires dans une pédagogie élaborée en commun avec les acteurs « Hors-écoles » Stratégie partenariale et globale de rénovation de l’image et de la réalité du quartier.

A moyen terme : Il faudra prendre en considération la dérive effective entre les moyens actuellement disponibles dans les quartiers, moyens conçues selon une analyse des besoins datant d’il y a 20 ans alors que les populations ont changé et expriment aujourd’hui des besoins totalement décalés par rapport aux outils de socialisation disponibles. L’ensemble de ces propositions qui restent ouvertes tentent de répondre à la question fondamentale : quels types de structures d’accompagnement dans les quartiers, permettant une adaptabilité optimale aux évolutions dans le temps, des besoins des populations? Les CSC ne prétendent pas à l’exclusivité dans ce domaine ;cependant, une adaptation régulière aux diagnostics sociaux approuvés par les acteurs et les opérateurs sur un même territoire est la condition a minima de la pertinence aussi bien de nos actions que des politiques publiques.

 

De ce point de vue, la politique de la ville doit être revisitée en y intégrant, avec le souci de l’équité, les préconisations des structures de proximité dont nous faisons partie.La fin du contrat Etat Plan Région en 2006 pourrait être l’occasion d’organiser une consultation massive et transversale des acteurs de terrains afin de parvenir, à plus long terme, au développement d’une rénovation et d’une maintenance urbaine inscrite dans une logique globale mettant l’habitant au centre de l’urbain et non comme élément d’un contenant urbain.

 

Autrement dit, l’architecture et l’urbanisme doivent pouvoir contribuer à la pratique et au comportement citoyen avec le souci d’une capacité d’adaptation permanente.

 

Vers une animation sociale républicaine

 

Pour terminer, il nous semble que la complexité de la société actuelle nécessite, dans un pays comme la France structuré par unpacte républicain, une réelle fonction d’animation de la société.

 

La prise en compte de la diversité culturelle de la société

 

française d'aujourd'hui, est une nécessité et impose une

 

animation et un brassage permanent. Sans animation globale

 

la sédimentation sociale, conduit directement à l'instar

 

des pays anglo-saxons, à une représentation et une gestion

 

communautariste de nos cités.

En effet, nous savons depuis 20 ans que cette fonction d’animation du tissu social n’est plus présente (occupé auparavant par différents représentants de la société civile).

 

Ainsi, la fonction d’animation reste impérative pour le « modèle républicain français » au moment où celui-ci doit faire valoir son assuétude au enjeux culturels, sociaux et économiques contemporains.L'absence d'animation d’une société aux fractures béantes (autour desquelles rôdent les populistes de tout poil) nous condamne à un modèle de société que nous n’aurons pas choisi.

 

Centre sociaux et socioculturels co-signataires : Elsau, Hoenheim, Koenigshoffen-JSK, Krutenau-Cardek, Montagne-Verte, Neudorf, Neuhof, Robertsau-Escale, Vivre chez Moi... Tous souhaits de co-signature est à adresser aux correspondants suivants : Correspondants : Jacques Schumpp CSC Koenigshoffen-JSK (jschumpp@free.fr) Mokhtar Benaouda CSC Elsau (csc.directeur@elsau.9tel.com)

 

 

Commentaires

Je croyais que les csc ne devaient pas être des tribunes politiques, il manque plus que l'ARES !

Ecrit par : http://alsator67.blogspirit.com | 29/11/2005